23.04.2021 / Le Rosey

Depardieu chante Barbara

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Le Rosey
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Gérard Depardieu entre en scène.
Une lumière dessine dans la pénombre son imposante silhouette majestueuse qui se dirige à l’avant-scène, vers le public.
Cet accomplissement est bien trop doux pour qu’il se permette de le faire cesser immédiatement.
Comme s’il se délectait de l’immensité de la joie qui l’attend à chanter sa Barbara.
Une joie qui ne connaît aucun obstacle.
Il prononce le premier mot, s’abat sur la première note et fait un signe discret au pianiste, Gérard Daguerre.
Le son du piano retentit.
Il est métamorphosé instantanément.
Les yeux fermés, son visage se colore.
Les prompteurs peuvent très bien ne pas se trouver devant lui,
il connaît par cœur le volume entier de chacune des chansons.
Ces poèmes ne vivent pas dans sa tête mais dans son âme baignée par le flot des mots et des notes.
Mais aussi dans sa voix inoubliable, vivante, savante, bien plus consciente, plus nette dans ses attaques, plus riche dans ses sonorités, plus attentive aux temps et aux silences, plus marquée dans les changements de ton, que les voix ordinairement prêtées aux chansons d’aujourd’hui.
Il nous fait nous immerger dans l’art de Barbara.
Voluptueusement incliné sur le côté, son corps oscille dans la délectation de certaines modulations.
Il est le chef d’orchestre absolu du Concert.

Quelquefois, il s’arrête brusquement sur l’écho d’un mot, d’une note.
Il ouvre les yeux et, comme s’il cherchait un secret, il nous interpelle.
Il éprouve une émotion si profonde à écouter ce silence pur avec nous.
Il revient à lui, chante encore, plus rapidement, plus lentement, avec plus de force, ensuite plus délicatement, et laisse résonner les paroles … le do musical de la partition … indéfiniment.
Il chante toujours le cœur battant, enfiévré par la passion.
Miracle insoluble qu’il crée devant nous. Miracle qui plane lentement dans l’air.
Les mots s’évanouissent doucement mais résonnent en nous.
Ils sont le souffle de Gérard Depardieu fait de préludes et de fugues.
Un souffle empli de son génie mystérieux qui ne se lasse jamais de cette merveille toujours nouvelle et mystérieuse de la poésie.
Il sait que la poésie n’est pas la musique, encore moins le discours. Délicatesse de l’ambigu.
Gérard Depardieu fait chanter la poésie plus qu’elle ne chante.
Avec lui, la poésie sonne haut, parle plus net, hante les sommets des montagnes, les abîmes de la voix, communique une vertu musicale à l’expression de toutes les pensées.

La plainte douce et sombre de tous les mots qu’il honore tant n’a-t-elle pas emplit son coeur d’un chagrin merveilleux, lucide, tout au long de sa carrière ? Tandis qu’en chantant, sa main droite laisse la mélodie à la gauche, son buste, dans une lumière oblique, fléchit en balançant tantôt d’un côté du piano, tantôt de l’autre.
Au crescendo, il serre les dents, pris d’envie de mordre l’injustice du monde. Quand il arrive au tremolo d’une note du clavier, c’est tout son corps qui frisonne de délice.
Se laissant emporter par une nouvelle ardeur, il poursuit le nouveau mouvement de la chanson.

Au pianissimo, il appuie sur la voix avec une précaution extraordinaire, libéré. De ses mains, il continue de jouer l’accompagnement avec des pulsations précises et les ornements suppliants de la plainte avec une ferveur si émue et heureuse que subitement il doit lever les bras vers le ciel grand en dissimulant son visage au passage comme pour essuyer des larmes.

Gérard Depardieu reste toujours en mesure en se réjouissant secrètement de la chanson qu’il chante.
Il les aime de tout son cœur ces chansons.
À chaque fois qu’il se remet à chanter son visage inlassablement se modèle sur le sourire gracieux et mélancolique de la phrase musicale.

Un musicien d’exception.
Le visage grave, plein de dignité il invente lui-même la musique, celle des mots aussi.
Dans son âme bouleversante et bouleversée, avec une obstination secrète, il renouvelle sans cesse son art indicible,
nous réchauffe pour longtemps et magnifie notre imagination.



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